«Nous sommes tous confrontés à l’inconnu. Les seules certitudes que nous avons aujourd’hui sont celles de la diminution des revenus des familles, de l’appauvrissement des classes les plus faibles, de la mise en danger des entreprises»
La Santé, l’Éducation, des secteurs vitaux sur lesquelles Sa Majesté le Roi Mohammed VI a insisté, sont essentielles pour le repositionnement du Maroc sur l’échiquier mondial.
«Nous avons perdu une quarantaine d’années dans des luttes politiques stériles. Il faut une nouvelle relance de la société, un nouveau pacte entre le citoyen et leurs gouvernants. Le modèle de développement pour lequel le Maroc a opté après l’indépendance est aujourd’hui obsolète»
Aujourd’hui, le coronavirus a accentué les souffrances de l’humanité. Cette crise a atteint notre pays au moment où ce dernier a enclenché une réflexion pour la refonte de son modèle de développement économique. Un projet de société auquel les générations futures de Marocains aspirent. Cette réflexion, lancée sous l’impulsion royale, fédère toutes les forces vives de la nation et interpelle tous les acteurs qui devront y apporter leurs contributions. L’APD, qui reste fidèle à sa vocation de centre de leadership et de progrès par le partage, a consacré une série de rencontres à ce sujet majeur dont celle organisée jeudi 22 octobre 2020. Cette rencontre, qui avait pour thématique «Penser le Maroc de demain, regards croisés», a été animée par Madame Rita Maria Zniber, PDG du groupe Diana Holding et Monsieur Rachid Boufous. Pour Zniber, «l’approche par rapport à la pandémie est la même partout au monde car elle a la même résultante». «Nous sommes tous confrontés à l’inconnu. Les seules certitudes que nous avons aujourd’hui sont celles de la diminution des revenus des familles, de l’appauvrissement des classes les plus faibles, de la mise en danger des entreprises qu’elles soient de petites ou de grandes tailles. Bien entendu la gouvernance au sein de ces entreprises jouera un rôle déterminant dans leur résilience ou non à la crise et dans leurs capacité à rebondir», souligne Zinber. Actuellement, le problème sanitaire reste le souci majeur car la crainte de ne pas être soigné à temps crée un climat délétère. Cela met tout le monde mal à l’aise. «Avec le recul, il faut se dire que ce n’est pas un phénomène nouveau, l’histoire regorge d’évènements similaires. Toutefois, il faut bien reconnaitre qu’aujourd’hui la situation est plutôt insolite dans la mesure où la pandémie a obligé presque tous les pays du monde à s’arrêter de travailler, et les écoles ont été désertées. Ce qui est inédit en temps de paix», ajoute Boufous. Sur ce point, il faut noter qu’il y a eu deux moments distincts. D’abord, le confinement qui a duré plus de 90 jours a été marqué par une formidable mobilisation des Marocains et des pouvoirs publiques. Il a y eu également une formidable solidarité des grandes entreprises qui ont contribué au fonds de solidarité covid-19. Et puis il y a eu un relâchement. « Et nous sommes tombés dans ce qui est communément appelée la deuxième vague du virus. Ce n’est pas une spécificité marocaine, le monde entier vit aujourd’hui la même situation. Dans certains pays on parle d’un reconfinement total obligatoire, d’autres optent pour des reconfinements partiels. Nous sommes dans une incertitude totale puisque personne ne sait quand le remède miracle, qui est le vaccin, sera disponible car tous les moyens de préventions et de distanciation n’ont pas donné satisfaction», précise Boufous. Sans nul doute, ceci aura un coût sur l’économie, sur l’emploi, sur l’avenir des pays. Le monde est dans l’expectative et navigue avec ces incertitudes.
Cela dit, cette crise n’a-t-elle pas mis en avant les défaillances du modèle actuel ? Pourquoi avons-nous besoin d’un changement et quels sont les défis à relever ?
A cette question Zniber a répondu que «la remise en question permanente est à la base du raisonnement de tout chef d’entreprise de tout chef de famille et de tout citoyen». « Ce qui a été déjà entamé a subi une accélération. Mais, la question à se poser à ce niveau est de savoir si les solutions qui vont être proposées seraient implémentables car il ne faut pas oublier que l’incertitude économique règne en maitresse», ajoute Zniber. La Santé, l’Education, des secteurs vitaux sur lesquelles Sa Majesté le Roi Mohammed VI a insisté, sont essentielles pour le repositionnement du Maroc sur l’échiquier mondial. «Mais où sont les moyens pour le faire ? Il ne faut surtout pas tomber dans l’empathie car nous risquons de répondre à toutes les sources de déstabilisation nées des fake news, de l’ambiance délétère dans laquelle nous vivons aujourd’hui», prévient Zniber. Si tout le monde est pour le changement, l’urgence impose d’agir maintenant. «Le constat a été fait au plus haut niveau de l’Etat. L’année dernière Sa Majesté le Roi Mohammed VI a lancé la commission pour le nouveau modèle de développement. Il faut une nouvelle relance de la société, un nouveau pacte entre le citoyen et leurs gouvernants. Le modèle de développement pour lequel le Maroc a opté après l’indépendance et qui est d’obédience libérale tourné principalement vers l’Europe, est arrivé à son terme. Il est aujourd’hui obsolète. Nous avons besoin d’un nouvel environnement pour tous les secteurs, économique, social, politique», note Boufous. Cela dit, il ne faut pas nier que comparativement à d’autres pays, le Maroc s’est installé dans la démocratie depuis bien longtemps avec un accès libre aux populations au jeu politique. Mais ce jeu politique ne se fait plus dans les mêmes règles qui prévalaient après l’indépendance. «Nous avons perdu une quarantaine d’années dans des luttes politiques stériles. La société marocaine est demandeuse de changement, mais nous n’avons pas réussi à le faire en dépit des investissements qui ont été consentis depuis plus de 60 ans. Même si ’il y a eu une amélioration économique, le Maroc n’arrive pas à réaliser un vrai décollage comme l’ont fait d’autres pays qui étaient dans sa situation il y a 60ans. Il faut essayer d’en connaitre les raisons», se demande Boufouss. Les diagnostiques, les études sur les problèmes socioéconomiques et politiques du Maroc existent déjà. Ils ont été réalisés aussi bien par des institutions étatiques et non étatiques locales comme la cour des comptes que par des institutions étrangères dont la banque mondiale. En 2011, en plein printemps arabe, le Royaume a ouvert ses instances et a donné de larges prérogatives aux gouvernants. «Mais, la question à se poser est de savoir si les hommes politiques Marocains sont à la hauteur des changements ? Je crois que nous avons constaté les limites du parlement, des partis politiques et de l’administration. De ce fait, ces institutions doivent subir un grand changement et un grande mise à jour pour que le Maroc puisse faire face à la mondialisation qui le challenge à tous les niveaux», préconise Boufous. La constitution de 2011 devait permettre une accélération de tous ces changements, mais cela ne s’est pas fait. D’où la question comment le choix de ces changements devrait-il être opéré ? Pour Boufous, «le choix de la décentralisation est irrévocable, il a d’ailleurs déjà été acté dans la dernière constitution de 2011 et les 12 régions ont été installées .Il s’agit d’une réflexion menée par feu Hassan II qui a imaginé un schéma similaire aux landes en Allemagne. Ceci provient du constat que la décision et l’action doivent être locales même si la stratégie a été élaborée au niveau central. Le programme d’électrification PERG et de l’eau potable PAGER n’ont réalisé de résultats extraordinaires que grâce à l’implication des populations locales qui ont investi leurs propres deniers pour être équipés en eau et en électricité. Le pouvoir central a compris que ces populations locales sont conscientes du défis du développement», rappelle Boufous. Mais malheureusement, la décentralisation que le Maroc a choisi n’est pas réellement opérationnelle à cause des batailles stériles entre les partis notamment dans les conseils communaux et régionaux. Ce n’est pas tout. En 2015, les statistiques du ministère de l’Intérieur ont révélé que sur les 33.000 élus communaux, plus de 4300 n’avaient aucun diplôme. Au niveau du parlement, la situation n’est pas meilleure. En effet, l’acharnement des parlementaires à vouloir maintenir leurs retraites en dit long sur les mentalités des représentants du peuple. «L’élu du peuple a choisi de le servir et ne doit pas transformer ce mandat électif en une profession. Pire encore, le travail au parlement en termes de production et de vote des lois et règlements est très pauvre. En plus, le climat délétère qui règne sur la scène politique marocaine fait que les populations s’en détournent. Globalement elles sont convaincues qu’elles ne sont plus représentées ni au parlement ni au niveau local», regrette Boufous. Cette situation a fait que les citoyens, qui ne font plus confiances aux politiques, se sont tournées vers ces formidables espaces de liberté que sont les réseaux sociaux. Toutefois, au sein de ces espaces qui ne sont pas encadrés, certains dépassements peuvent être commis. «C’est le cas de la dernière campagne de boycott qui a touché des entreprises et qui n’avait pas de fondements. Il s’agissait d’un ras-le-bol exprimé par les populations délaissées par les politiciens. Lorsque le gouvernement a procédé à la suppression de la caisse de compensation pour les prix des carburants, il n’a pas activé le conseil de la concurrence qui était en veille depuis des années. Ce qui a fait que les prix se sont envolés et les citoyens se sont estimés lésés. Il faut que les pouvoirs publics prêtent attention à cette nouvelle forme d’expression publique pacifique dans les espaces virtuels. Il faudrait de nouvelles règles pour éviter les dépassements sans pour autant limiter la liberté d’expression. Le changement doit être porté notamment par les partis politiques par des élus qui doivent être bien choisi mieux instruits. La décision doit se faire au niveau local. Il faut porter la gouvernance vers les régions qui doivent être capables de décider d’elles-mêmes de leurs avenirs et ne plus attendre l’accord du pouvoir central. L’État central doit être un État arbitre tout en gardant ses prérogatives régalienne», note Boufouss.
Il faut aussi créer un équilibre entre les différentes régions du Royaume. Lorsqu’on se penche sur le PIB marocain (124 milliards de dollars), on constate que la région de Casablanca y contribue à plus de 34% (40millards de dollars). Elle est suivie de Rabat-Kenitra avec 16%. Les autres régions sont à la traine. «Aussi, il faudrait imaginer un système de solidarité général inter-régions. Il s’agit d’un équilibre difficile à trouver car lorsqu’on parle au Maroc de régionalisation on parle d’ethnicisassions, mais nous pouvons y arriver avec une conscience nationale. Cette prise de conscience peut se faire via les réseaux sociaux», estime Boufouss. Le changement passe également par la réédition des comptes. Le Maroc dispose déjà d’institutions pouvant réaliser ces opérations. C’est le cas de la cour des comptes dont les rapports sont lus avec beaucoup de gourmandise. Malheureusement, dans plusieurs cas les dépassements qui y sont relevées ne sont pas sanctionnés ou s’ils le sont, les citoyens n’en sont pas bien informés. «Cette réédition des comptes, si elle est salutaire, elle ne doit non plus freiner le travail des responsables. Ce n’est pas l’objectif», prévient Boufous.
Quel serait le projet de société que nous voulons pour nos futures générations ?
Aujourd’hui la jeunesse marocaine est désorientée. D’où la question que faut-il faire pour l’intéresser pour la valoriser et pour l’aider à s’épanouir ?
Pour Zniber, «il faut valoriser les associations qui œuvrent auprès de cette jeunesse. Il faut leur donner les moyens pour le faire. Ce qui n’est pas le cas actuellement». L’un des plus grands problèmes de la jeunesse marocaine est lié à la formation. Même lorsqu’elle est universitaire, cette dernière reste inadaptée aux exigences du marché du travail. Des formations spécifiques à ces exigences seraient les bienvenues. «Le changement doit commencer par l’école et l’université qui doivent dispenser des formations en adéquation avec le marché du travail. Il faut bien entendu une synergie entre l’université et l’entreprise. L’expérience a déjà commencé entre des universités et des industriels, mais il faut la généraliser. Il faut aussi investir dans l’Éducation dans la R&D. À cause de la défaillance de notre système éducatif, plus de 2 millions de jeunes de 15 à 28 ans n’ont aucune formation», note Boufous. Sur ce point, il faut bien rappeler que tous les marocains n’ont pas un accès à l’école. Des millions de jeunes enfants, à cause de la situation financière de leurs parents ou de l’éloignement de leurs habitations, n’arrivent pas à poursuivre leurs études. Aujourd’hui les cours à distance imposés par le coronavirus peuvent être une solution pour une éducation équitable pour tous les jeunes marocains surtout pour ceux qui habitent dans les régions reculées du Royaume. «Bien entendu, il faut que l’Etat investisse dans les outils nécessaires et il faudra associer à ce projet la société civile. Aux Etats Unis les universités ont développé le système des cours à distance. L’école physique est appelée à disparaitre», souligne Boufous. Bien entendu, il faut améliorer le système éducatif et soigner les conditions des enseignants et leur assurer des formations continues.
Le vide laissé par les politique a été comblé par les réseaux sociaux qui permettent, une liberté d’expression mais hélas, permettent aussi la propagation des idées et des actes malveillants. Comment agir alors face aux désinformations, décrédibilisation des institutions des fake news , des sabotages… ?
«Nous ne devons pas laisser le côté émotionnel gérer les informations qui nous interpellent. C’est l’un des moyens pour limiter la diffusion des fake news», explique Zniber. Il faut bien évidement un cadre juridique qui permet de sanctionner les agissements malveillants. La presse est également appelée à faire l’effort pour vérifier les informations avant de les publier. La responsabilité de cette dernière est plus grande car elle est régie par un code déontologique», note Zniber.
«Si les réseaux sociaux se sont érigés en plateformes de liberté d’expression, ils sont également devenus des espaces de propagation de la haine, des diffamations, d’insultes…. « Il faut donner aux autorités publiques les moyens pour intervenir pour sanctionner les agissements malveillants. Il faut un cadre juridique international», ajoute Boufouss.
La crise actuelle a mis à rude épreuve les chefs d’entreprises. D’où la question que faire pour être un patron d’entreprise résiliant ?
«Nous sommes dans une crise majeur. Il ne s’agit pas d’anticiper le futur car il est incertain. Il faut plutôt se concentrer sur le présent, la préservation des emplois au moyen de sacrifices s’il le faut. Il faut agir avec une intelligence émotionnelle. Ceci est très important pour l’avenir des entreprises», souligne Zniber.
Est-ce qu’on peut opter pour un retour de l’Etat en force dans le secteur public notamment dans l’Éducation et la Sante ou doit ont tout privatiser ?
Pour Zniber la réponse est mitigée. «Que ce soit la Santé et ou l’Education, le secteur public doit rester gratuit à la portée de tous les citoyens.», note la PDG De Diana Holding. Un avis que partage l’associé gérant de l’Atelier de l’Architecture. Pour ce dernier, il ne faut pas déstructurer les services publics notamment la Santé et l’Eduction mais les renforcer». Cependant, la situation de ces deux secteurs poussent les marocains, ceux qui en ont les moyens, à aller vers le privé. «La réhabilitation de l’hôpital public est possible. Nous avons vu cela avec cette pandémie. Il faut valoriser le personnel médical, améliorer sa situation financière et lui donner les moyens. Sur ce point, il faut préciser que sur 40.000 médecins étrangers exerçant en France 7000 sont marocains», conclut Bouffous.
Cartes de visite
Rita Maria Zniber est PDG du groupe Diana Holding et des grands groupes au Maroc avec un chiffre d’affaires de plus de 3miliards de dirham. Le groupe, qui a un fort engagement sociétal et un fort développement aussi bien au niveau national qu’international, assure plus 7200 emplois directs. En 2015, Rita Maria Zniber a été nommée au conseil national de l’entreprise au sein de la CGEM et en 2017, membre de la chambre de commerce américaine au Maroc. Elle est également membre d’administration de l’APD. Madame Zniber est aussi présidente fondatrice de la Fondation Rita Zniber, une association reconnue d’utilité publique et qui défend les causes des enfants privées de familles au Maroc depuis 1982. Elle est membre du comité de soutien de la Fondation Mohammed V et elle est également fondatrice de l’association « La main tendue pour le développement et l’environnement». Elle a été nommée Chevalier de la Légion d’Honneur par le président de la République Française, Monsieur Emanuel Macron. Philanthrope confirmée, elle a été classée parmi les 100 femmes les plus influentes au monde par les magazines Forbes et Jeunes Afrique.
Rachid Boufous est architecte urbain diplômé de l’école supérieure d’architectures à Paris. Il est associé gérant de l’Atelier d’Architecture Boufous. Cet ex enseignant à l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat est membre du Conseil national des architectes du Maroc depuis 2017. Son parcours professionnel est riche en réalisations de plusieurs plans d’aménagement et pôles urbains au Maroc. Il est expert conseil des questions juridiques et foncières liées à l’urbanisme. Boufous est aussi l’auteur de plusieurs articles portant sur des thèmes variées comme ceux relatifs à l’urbanisme, à l’histoire à la politique …
